Rachel Kolly d'Alba

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& SERENADE AMERICAINE
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«Je me demandais si la musique n'était pas l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait pas eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées - la communication des âmes.» Cette phrase de Marcel Proust résume bien l’idée que je me fais de la musique américaine, héritière de cultures et de racines différentes et où il semble que l’on ne choisisse pas entre musique savante et musique populaire tant se dégage avec force cette idée principale : communion. Toutes les musiques coexistent au XXe et les frontières entre les différents styles se trouvent abolies lorsque l’on aborde des oeuvres comme Porgy & Bess de Gershwin ou West Side Story de Bernstein : au second plan se trouve l’origine ; au premier plan, le message.

Dans une fusion rêvée se mêlent - au propre comme au figuré - toutes les couleurs. Ne pas choisir : entre grande musique et «entertainement», entre théâtre musical ou pièces de concert. Ainsi le rêvait Gershwin, ainsi le transmettait Bernstein dans sa vie de musicien et de pédagogue. Waxman me le rappelle également par son passé de digne héritier d’un Strauss ou d’un Webern puisqu’il ira ensuite créer le son «Hollywood» avec ses compatriotes fuyant l'Allemagne nazie. Avec ses sources d’inspirations multiples, Gershwin fit de sa musique un idéal de communion entre les peuples intégrant leurs racines métissées.

Le génie musical américain
L’absence de tradition semble avoir renforcé la liberté dans la musique américaine. Sans prétendre dresser une analyse forcément complexe, je souhaite pourtant esquisser quelques contours.

La musique du continent américain est issue de trois éléments ethniques historiques : les colons européens anglo-saxons et latins, les autochtones amérindiens, et les esclaves africains. Les colons s’étant implantés partout, très peu de musiques traditionnelles ont subsisté. Mais quantité de musiques folkloriques cohabitent, mélangeant les genres. Inversement, la musique moderne semble y avoir été plus féconde qu'ailleurs. Il y existe en effet un grand nombre de variations sur des origines musicales diverses, donnant naissance à différents styles de musique au XIXe siècle et surtout au XXe siècle : blues, jazz, ragtime, rock, salsa, ou même rap.

Si l’on veut parler de «tradition», ce serait peut-être cette «musique américaine» qui s’est formée sur les work songs, chants de travail des esclaves, et qui contribua à la naissance du jazz. Ensuite, un nouveau style surgit au sortir de la guerre de Sécession dès 1865 : le blues. Cette musique, issue d'un mélange de ballades d'origine anglo-saxonne et de formes africaines, est un moyen pour les esclaves d’exprimer leur quotidien difficile. Ils sont conscients que l’abolition de l’esclavage ne change finalement pas leurs conditions de vie. C'est un chant qui traduit un sentiment de mélancolie, de détresse, de désespoir, mais aussi parfois un message d’amour. Le plus souvent en forme de poème, il évoque toutes les rudes situations de vie quotidienne: pauvreté, racisme, alcoolisme, maltraitance et maux d'amour. Dvorak voyait d’ailleurs le futur de la «musique blanche américaine» dans l’intégration de ces racines-là, dans l’acceptation de sa richesse.

En construisant le programme d’ "American Serenade", j'ai voulu en montrer la complexité. Malgré une réputation prête à l’assimiler parfois à de la «pop music», je vois dans la musique classique américaine une immense richesse musicale. Par exemple, j'y retrouve des caractères toujours précisément exprimés - passant de la danse endiablée à la confidence -, une grande virtuosité dans l'écriture, ou, sous une apparente facilité, demandant aux instrumentistes des possibilités techniques sans failles. J’y retrouve la science de l’harmonie et de l'orchestration que les compositeurs d'Europe centrale possédaient. Les compositeurs du nouveau continent ont d’ailleurs une grande connaissance de ce qui se faisait autour d’eux. Souvent aussi, une dose d’humour est ajoutée pour aider à s’extraire d’une vie pas toujours simple et pour apporter au public du plaisir... De nombreux compositeurs se sont ainsi ouverts au public plutôt que de se claquemurer en de vaines quêtes intellectuelles solitaires qui éloignent petit à petit du plus grand nombre.


« L'amour triomphe de tout - Omnia vincit amor » (Virgile)
L’amour comme puissance d’inspiration réunissent les trois compositeurs américains présentés sur ce disque: traité de façon fort différente au travers des oeuvres, l’amour, en tant que concept général, évoque la plupart du temps un profond sentiment de tendresse envers une personne. Toutefois, même cette conception spécifique de l'amour comprend un large éventail de sentiments, allant du désir passionné, borderline ou histrionique (Carmen), à l'amour romantique et nourrissant, à la tendre proximité chaste d'un amour familial (certains passages de Gershwin) ou encore de l'amour platonique à la dévotion spirituelle de l'amour religieux, voire philosophique (Bernstein). L'amour sous ses diverses formes agit comme un facteur majeur dans les relations sociales et occupe une place centrale dans la psychologie humaine, ce qui en fait également l'un des thèmes les plus couramment traité dans l'art. Bien que central dans l’opéra, il n’est pourtant que rarement évoqué dans la musique instrumentale.


Gershwin : innovante synthèse
C'est ce génie américain que je retrouve dans la Fantaisie de Porgy & Bess pour violon et orchestre réarrangée par Alexander Courage, où tous les personnages de l’opéra éponyme prennent la parole: ainsi une mélodie s’extrait-elle du violon tantôt pour parler d’amour ou pour bercer un enfant, pour pleurer un mari décédé, ou pour chanter une vision de la vie, le tout dans des harmonies inédites pour l’époque. Dans l’œuvre de Georges Gershwin (1898-1937) cohabitent miraculeusement tous les antagonismes. Ainsi, dans la brume harmonique de «Summertime», entend-on Berg (berceuse de Marie de Wozzeck) qu’il rencontra d’ailleurs à cette époque et aima tant, analysant son opéra Wozzeck ou sa Suite lyrique. S’en suivirent de vifs échanges et une admiration réciproque. Aux détours d’une ligne élégante d’Un Américain à Paris, j’entends Ravel et son souci du détail. La présence de leitmotivs, par ailleurs, tout au long de l’opéra, présentant les personnages ou symbolisant «la roue du destin», est un autre exemple des complexes niveaux de lecture de l’oeuvre. La science de Gershwin est profonde, formée auprès des plus grands maîtres européens. Bientôt considéré comme l’espoir de toute la musique classique américaine, il écrit des mélodies qui deviennent cependant familières à tous, traversant les générations. Son opéra traite de la vie des Afro-Américains dans le quartier fictif de Catfish Row au début des années 1930. La première représentation fut donnée en 1935... mais il fallut attendre les années 1980 pour que Porgy & Bess soit reconnu aux États-Unis comme un «véritable opéra».

Dès le départ, Gershwin donna aux interprètes beaucoup de place pour l'interprétation, les nuances, leur permettant d’infléchir la ligne à leur guise. Les jazzmen, ont le sait, écrivirent très vite leurs versions de ces mélodies magnifiques. Rien de plus naturel, alors, pour Alexander Courage, de sculpter une Fantaisie instrumentale, où le violon, telle la voix, sublime les mélodies dans une grande liberté d'articulation et de prosodie sans en dénaturer la substance. Que ce soit dans la berceuse «Summertime», ou dans la déclaration d’amour qu’est «Bess you is my woman now», les personnages sont d’une rare présence dans ces vingt minutes de musique virtuose, sombre ou tendre. Il fut aussi de notre volonté, à John Axelrod et moi-même, de donner une couleur à chacun d'eux: dans l'énergie, ou les vibratos différents. D'en faire une oeuvre véritablement "opératique".

Dans Porgy & Bess, où humour et drame cohabitent, Gershwin avait la sensation de créer un opéra unique, où s’opère une synthèse innovante entre les techniques orchestrales européennes, le jazz américain et la musique populaire. En dépit de sa confiance, le succès ne fut pas au rendez-vous. Dès sa création, la polémique - éternelle- enfla: était-ce de la musique sérieuse ou de la musique trop populaire? Et en cela même se trouve toute la contradiction de la démarche des compositeurs présentés dans ce disque. C’est en essayant de les cataloguer que nous les privons de leur unicité, de leur message, et finalement de la portée même de leur musique.

Bernstein : un programme philosophique
L'amour est véritablement le message d’une vie pour Leonard Bernstein. Pour lui également, il n’y a pas de musique "sérieuse" ou "non sérieuse". Seulement de la mauvaise musique ou de la bonne.

Compositeur, écrivain, pédagogue, chef d'orchestre et pianiste (1918- 1990), il est l'auteur de trois symphonies, deux opéras, parmi un très grand nombre d'autres œuvres. Ce qui étonne chez Bernstein, c’est son aisance à passer d'un style à l'autre : du jazz (West Side Story, Wonderful Town), au blues-gospel (Mass), y compris avec certaines pointes de dodécaphonisme. Sa Sérénade pour violon, cordes, harpe et percussion (d’après le Banquet de Platon) fut écrite en 1954. Il considérait cette oeuvre comme étant la meilleure de sa création. Musique savante et complexe, il est inhabituel pour un concerto d’avoir un tel programme philosophique : ainsi, les 5 mouvements «sont une série de louanges à l’amour reliées entre elles», nous dit-il; chaque déclaration étant faite par un conférencier de marque. Les orateurs-philosophes inspirent à Bernstein cinq mouvements comme suit :

I. Phaedrus: Pausanias - lento and allegro (dualité de l’amant et de l’aimée). Phèdre expose ses théories sur l'amour de façon pompeuse, avant que Pausanias ne discoure de façon brillante.

II. Aristophanes - allegretto (mythologie magique de l’amour). Les dieux jouent entre eux, tantôt cajoleurs et mutins, ou plus sérieux et tendres.

III. Eryximachus, the doctor - presto (jeu entre les intervenants). Voici un amour aseptisé, disséqué d’un point de vue médical au travers d'une loupe.

IV. Agathon - adagio (tous les enjeux de l’amour, du pouvoir aux fascinations). Ce mouvement, par son ostinato, nous fait sentir le déroulement du temps dans une relation profonde, de celles qui nous englobe tout entier et nous relie à plus grand que nous-mêmes grâce à l'amour porté à l'autre. Certains passages me rappellent Mahler et la spiritualité puissante qui se dégage de certaines de ses œuvres. Certainement que Bernstein, un des plus grand malhérien, s'en est inspiré.

V. Socrates - molto tenuto and allegro molto vivace. (la description de l’amour selon Diotime est interrompue par Alcibiade et de joyeux buveurs). Socrate parlant avec gravité se fait interrompre brutalement par ses amis îvres, lui disant qu’il est beaucoup trop sérieux... l’amour devant être action et plaisirs, et non théories.

La Serenade se conclue avec des rythmes endiablés bernsteinesques familiers, dans une alacrité et une euphorie générale. Que de facettes dans ce chef d'œuvre trop rare! Mais quelle profondeur et équilibre dans le sujet traité!


Waxman : plus qu’Hollywood
Carmen Fantaisie (1946) est une oeuvre virtuose pour violon et orchestre. Cette partition fait partie d’une oeuvre écrite pour le film Humoresque. La musique, basée sur divers thèmes variés de l’opéra Carmen de Georges Bizet devint immédiatement populaire, car extrêmement virtuose et enregistrée très vite par les plus grands violonistes de l’époque ; elle supplanta la version de Carmen alors connue composée par le violoniste Sarasate, qui incluait moins de thèmes de l’opéra et avait supprimé les séquences sombres pour en garder une version où se succédaient des variations rapides.

Franz Waxman (1906 - 1967), compositeur allemand, est né Wachsmann. Dès 1930, conjointement à des études de compositeur traditionnel, Waxman orchestre la musique pour le film L'Ange bleu, puis écrit des partitions originales pour plusieurs films allemands. Avec les nazis au pouvoir en 1933, il travaille brièvement en France, et arrive aux États-Unis en 1935. Il écrit la partition pour La fiancée de Frankenstein, son premier film américain. Travaillant ensuite avec le réalisateur Alfred Hitchcock, et devenant Américain, sa science associée à celle de ses compatriotes Steiner, Korngold ou Schönberg, achève de créer ce qu’on identifiera plus tard comme étant le "son Hollywood", ou, comme aiment à le souligner certains, formant en quelque sorte «une 3ème école de Vienne».
Faut-il le redire, musiques savante et populaire ont fait une seule entité pour un artiste comme lui. Cela est attesté dans le fait qu’il ait fondé en 1947 le Festival international de musique de Los Angeles. Il l’a dirigé pendant vingt ans. Sous sa direction, le festival a servi comme lieu de premières mondiales et américaines de 80 œuvres majeures de compositeurs tels que Igor Stravinski, William Walton, Ralph Vaughan Williams, Dimitri Chostakovitch ou Arnold Schönberg.

Un chef qui prend le relai
Chef d’orchestre international dirigeant les plus grandes phalanges du monde dans le grand répertoire, écrivain et compositeur, John Axelrod, à mes côtés pour ce projet discographique, n’a jamais caché son plaisir à faire «de la bonne musique» qu’il trouve également dans le jazz, le rock, ou la musique contemporaine. Ce profil unique à "360 degrés" montre un souhait de relier les cultures, les générations; le fait d’être inclusif, pas exclusif. Axelrod croit avec conviction au renouveau de la musique classique au XXIe siècle en faisant participer différents publics d’une façon plus interactive et il œuvre sans répit à faire connaître la musique classique au plus grand nombre au travers de concepts uniques. Elève de Bernstein, la première oeuvre qu'il étudia avec le maître fut... sa Serenade. Il est donc, par son profil, la personne qui pouvait le mieux soutenir ce projet, dans une collaboration infiniment enrichissante.

Je terminerai en réutilisant les mots de Gershwin: «Ne pas choisir. Entre grande musique et «entertainement». Refusant de cataloguer les différentes sortes de musique, Berg avait également une formule qu’il partagea lui-même avec Gershwin: "Musik ist Musik". La distinction entre ces genres n’existe pas. Bernstein partageait cette vision; il en est de même dans le parcours atypique de Franz Waxman. Dans cette optique, la musique nous aide vraiment à rassembler plutôt qu’à séparer. Elle rend sensible au message que Beethoven nous a transmis: «Alle Menschen werden Brüder».






TEXT : Rachel Kolly d’Alba



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