Rachel Kolly d'Alba

© september 2012 RKd'A Contact
& YSAŸE, les Six Sonates, Op. 27
/read this page in english
___________________________________________________________________
page0_4-3 © Rachel Kolly d’Alba

Au sujet de l’intégrale des Six Sonates Op. 27
Pourquoi les sonates pour violon seul d’Eugène Ysaÿe (1858-1931) sont-elles jouées aujourd'hui? Les 24 Caprices de Paganini ont occupé, avec les trois Sonates et les trois Partitas de Jean-Sébastien Bach, l'essentiel de la scène virtuose violonistique durant les trois quarts du XXe siècle. Il a fallu plusieurs décennies pour que ces six sonates s'imposent comme des pièces d’une importance majeure, tant d’un point de vue technique qu’artistique. Depuis Paganini et Bach, aucun compositeur n'avait vraiment abordé le violon de façon polyphonique et sans accompagnement. Les grands virtuoses qu'étaient Henryk Wieniawsky et Henri Vieuxtemps, les égaux en violon d'un Liszt par leur domination instrumentale - et par ailleurs les deux maîtres de Ysaÿe, n'avaient rien composé de significatif pour le violon seul.
Eugène Ysaÿe, sublime virtuose, un des plus grands violonistes du siècle, a démontré que la création pour le violon seul ne s'arrêterait pas: fortes d'avoir réussi à renouveler le genre, ces sonates ont ouvert la voie, dans les années qui ont suivi, aux sonates de Bartok, Prokofiev, à celles de Hindemith ou aux préludes et fugues de Reger; ces six fameuses sonates sont également devenues un nouvel étalon permettant de reconnaître les violonistes dotés d'un aplomb technique.
Le XXe siècle a cependant oublié une chose: rendre hommage au Ysaÿe compositeur ainsi qu’au Ysaÿe découvreur de talents, lui qui encouragea tant de compositeurs à écrire pour l'instrument roi, pour le quatuor ou l'orchestre symphonique, en mettant sa carrière fantastique au profit de nouveaux compositeurs en qui il croyait. Nous pensons à Fauré, Ravel, Lekeu, Chausson, d'Indy ou encore à Debussy pour lesquels il oeuvra sans répit. Outre ces six sonates bien connues, Ysaÿe nous laisse des trios, des pièces de genres, ou encore de magnifiques poèmes pour violon et orchestre tombés pratiquement dans l’oubli.

Particularités de l’oeuvre

Lorsque l'on aborde les Six sonates, tant comme auditeur que comme interprète, on est d'emblée frappé par la virtuosité éblouissante: en effet, les limites techniques du violon se trouvent repoussées si loin que l'interprète doit se forger une technique spécifique à l’oeuvre, particulièrement dans l'usage des doubles cordes (gammes de quartes, d'octaves, de dixièmes) ou même dans l'illusion d'accords de plus de 6 sons (1ère sonate) défiant toute logique pour un instrument qui ne possède que 4 cordes.
Le violon est utilisé dans toute l'étendue de ses possibilités: polyphonie, expressivité, rapidité étincelante, sons ténébreux, pizzicati à la main gauche, harmoniques, ou même quarts-de-tons. L'instrument se fait tour à tour papillon, oiseau, cloche d'église - comme dans la 5ème sonate -, donnant l'illusion d'infini dans les possibilités expressives, les couleurs, la malléabilité de l'instrument. On l'a compris, derrière cette brillance de feu d'artifice technique se trouve un monde expressif - presque expressionniste - très riche. N'oublions pas que le compositeur Eugène Ysaÿe, appelé “le colosse du violon” n'était pas à son premier essai: son Op. 27 fut composé alors qu'il avait 64 ans et une immense carrière de violoniste derrière lui. Il n'avait plus rien à prouver au monde. Comblé d'honneurs, marqué par les pertes de ses plus grands amis, il composa pour la nouvelle génération qui lui succédait ces chefs-d'oeuvre de l’Op. 27: "ramassant en quelque sorte tout l'art et l'histoire du violon en en renouvelant le genre", comme le cite Maxime Benoît Jeanin dans son ouvrage.
Un des aspects les plus remarquables est l'hommage que fait le compositeur à des violonistes de son époque dont il a pris soin de distinguer les accents et les singularités. Prenons dans l'ordre les 6 dédicataires qui façonnent en filigrane chaque sonate soit par l’origine du violoniste, ses goûts, sa personnalité, ou son style de jeu et découvrons ainsi un peu de l'intimité de ces sonates si différentes les unes des autres, véritables microcosmes.

Sonate 1, dédiée à Joseph Szigeti

Brillante est cette sonate sur le plan compositionnel tant les 4 mouvements soutiennent une tension continue (Grave, Fugato, Allegretto Poco scherzoso, Finale con brio). Formellement claire et très construite, une polyphonie très recherchée et des voix intriquées la rapprochent le plus des Sonatas et Partitas de Bach. Joseph Szigeti avait d’ailleurs donné un récital de pièces de Bach auquel M. Ysaÿe assistait. Nous savons qu’immédiatement après, très impressionné par le jeu de ce violoniste, Ysaÿe lui dédiait la première de cet opus 27. Cette sonate est plus sobre que ses soeurs et correspond en cela au jeu de Szigeti. Le 1er mouvement, tout de grandeur, est formé classiquement sur le modèle ABA et se clôt sur une petite “coda” sombre et inquiète. Le deuxième mouvement, où le thème de fugue revient 24 fois, évolue dans une atmosphère un brin nostalgique et nous laisse époustouflé par la maestria du compositeur à écrire une polyphonie si complexe. Le 3ème mouvement, tout de tendresse, nous donne un aperçu de ce que le violon peut faire en terme de retenue et de chaleur. Quant au 4ème mouvement, par une structure au premier abord solide et claire, il joue sur les contrastes clair-obscur que le rythme tantôt rigide tantôt louvoyant vient renforcer et qui n’est pas sans rappeler par ses déplacements d’accents et de temps forts, certaines pages de Schumann.

Sonate 2, dédiée à Jacques Thibaut

"Aux joyeuses citations bachiennes du début succède une atmosphère fantasque, morbide, entretenue par la présence obsédante du Dies irae", nous dit Michel Stokhem au sujet de cette seconde sonate passionnante. Le 1er mouvement, qui reprend à plusieurs reprises textuellement des fibres du prélude de la 3ème Partita de Johann Sebastian Bach, les mélange au fameux thème du Dies irae qui traverse toute la sonate. A la manière du prélude de Bach, il est fait d’une succession de doubles croches qui sonnent ici de la façon la plus inventive qui soit. Le 2ème mouvement, joué avec une sourdine, est basé sur un rythme de sicilienne. Il apporte un contraste avec le mouvement précédent. Sobre et beau, il se termine sur les notes du Dies irae notées en valeurs libres. Le 3ème mouvement est un thème et variations sur le Dies irae qui n’échappera pas à l’oreille avertie; il est intéressant de noter que le thème du Dies irae se tinte ici d’harmonies majeures. Le dernier mouvement conclut cette sonate en apportant un vent de folie dans le paysage violonistique. Cette sonate est étonnante pour son imagination. Avec des thèmes de Bach et du Dies Irae, une synthèse se fait pour laisser la place au compositeur Ysaÿe qui nous étonne par son originalité, sa puissance et l’harmonie unique.

Sonate 3, dédiée à Georges Enesco

"La Ballade"
La plus connue des 6 sonates est aussi la plus courte. D'un seul tenant, elle est rhapsodique, dotée d'une grande force alliant poésie et virtuosité. Une association de qualité qui la plaça d'emblée au répertoire de chaque violoniste. Sa virtuosité démonstrative occulte parfois le titre de cette oeuvre. La "Ballade", de par son origine est une poésie indissociable d'une certaine musicalité formée de trois "couplets". "L'envoi" d'une ballade au XIVème siècle commence par une apostrophe à un grand personnage (Introduction pour Enesco?). La Ballade est devenue par la suite un genre romantique cher aux compositeurs du XIXème (Chopin, Liszt) dans laquelle ils mettaient tout leur talent. Dédiée au grand compositeur Georges Enesco qui fut un penseur, un musicien et un pédagogue extraordinaire, elle est digne de cette riche personnalité et préfigure par certains aspects, notamment par l'harmonie, les “Impressions d'enfance” que Enesco composera... 20 années plus tard.
Cette troisième sonate débute par une longue introduction louvoyant dans l'harmonie, qui semble vouloir chercher une issue, un ton principal sur lequel se reposer; le violoniste est toujours attiré dans les extrêmes aigus et graves de son instrument; cette introduction, posée en fait sur le ton de la dominante nous apporte avec force le thème de l'oeuvre, reconnaissable par son rythme strict, dansant et puissant! Ce thème, tel un refrain, reviendra trois fois et sera entrecoupé par des variations beaucoup plus libres qui brodent de façon imaginative autour des notes du thème. Rares sont les compositions qui permettent au violoniste de sentir cette force de démiurge, cette lutte avec le son, le public et le monde (fin du concerto de Tchaïkovski), de sentir que l'on envahit la scène avec son instrument. Ysaÿe, l’un des plus grands violonistes du siècle et connaissant les possibilités de cet instrument comme personne, apporte au violon dans cette oeuvre une puissance digne d'un orchestre! Cela manquait au répertoire du violoniste et pratiquement personne n’a fait mieux depuis.

Sonate 4, dédiée à Fritz Kreisler

"La Capricieuse"
L'amour de Fritz Kreisler pour les pastiches est bien connu; Ysaÿe lui écrit une sonate en forme de petite suite baroque (Allamanda, Sarabande et Finale) pour imiter Kreisler dont on retrouve d’ailleurs certaines citations dans le dernier mouvement. Les rythmes typiques de l’allemande s’entendent dans le 1er mouvement, mais l’harmonie est bien d’Ysaÿe; une fugue fait son apparition à la fin du 1er mouvement et apporte une couleur fort sombre dans ce mouvement très chantant et souvent touchant. Le deuxième mouvement est remarquable: 4 notes traversent le mouvement sans discontinuité et sans donner l’impression de redites: sol, fa dièse, mi, et la. Le dernier mouvement, tout de légèreté et de “revirements de lignes”, donne son titre à cette sonate. C'est par ailleurs la sonate qu’Ysaÿe entendra sur son lit de mort.

Sonate 5, dédiée à Mathieu Crickboom

La 5ème sonate est étonnante: Matthew Rye écrit: " (cette sonate) se tourne vers l'avant, avec une gamme remarquable d'effets nouveaux rivalisant avec ceux de Bartok, qu'ils dépassent souvent". Il est vrai qu'à son élève préféré avec lequel il jouait dans son quatuor éponyme, Ysaÿe écrit la sonate la plus empreinte de liberté du cycle. Les citations du concert de Chausson, l'harmonie Franckiste rendent gloire aux années du quatuor. Dans cette 5ème sonate, véritable bijou expressionniste, tout ici est lumière, paysages bucoliques et joie. Le premier mouvement, "L'Aurore", est construit autour d'un seul thème de quatre notes qui se balade au fil des mesures et sur toutes les cordes de l'instrument, se métamorphosant sans cesse. Les premières notes écrites "pianissimi" venues de nul part et très pures, évoquent un lever de soleil qui va gagner en éclat. Au loin, les cloches d'une église (pizzicati de la main gauche), par là, quelques oiseaux fantasques, et, pour l'auditeur, la découverte d'une campagne rayonnante et sereine baignée par de timides rayons de soleil gagnant peu à peu en chaleur. Le mouvement se clôt sur des arpèges qui, en accentuant quelques notes, laissent entendre ce thème du départ, ces quatre notes qui auront accompagné le promeneur. Pour l'interprète, ces mots "très librement" permettent quelques audaces agogiques et aident à conférer à l’œuvre son côté fantasque et libre.
Lorsque l'on sait que Mathieu Crickboom aimait la campagne et y puisait son inspiration, on ne sera pas étonné de trouver une "danse rustique" comme deuxième mouvement. Très originale dans sa notation à 5/4, son rythme joyeux ne se presse pas. La seconde partie du mouvement est libre de tout carcan compositionnel, reprenant tour à tour des éléments du 1er mouvement ; quelques papillons virevoltent avant de laisser place à un thème poignant traversé par des pirouettes techniques qui semblent n’être arrivées là que par fantaisie, liberté et joie de jouer du violon: une sorte de "Tziganerie" à la française. La fin de ce mouvement se déploie avec le thème de la danse repris toujours plus vite, comme le ferait un violoniste lors d'une fête villageoise, poussé par les auditeurs à se dépasser pour finir abasourdi lui-même par tant de vitesse.
Finalement, de rustique dans cette sonate, nous ne trouverons que ce rythme marqué du second mouvement tant la qualité de l'écriture, les idées du compositeur et la fantaisie sont tout à fait étonnantes. La rigueur et la virtuosité de la composition (mener un 1er mouvement uniquement sur 4 notes en donnant l’illusion d’improviser) est remarquable.

Sonate 6, dédiée à Manuel Quiroga

"L'Espagnole"
La 6ème sonate est fameuse chez les violonistes: la plus difficile techniquement de toute rend hommage à l'Espagne et au compositeur Manuel Quiroga, dont la postérité ne sait que peu de choses. Dans cette dernière sonate, de forme classique ABA, notons la petite Habanera centrale qui, avec son rythme typique, nous charme par sa fantaisie, son côté improvisé. Cette sonate varie entre fortissimos puissants et moments poétiques et donne à l’auditeur une impression de fougue qui nous la rend ainsi un peu plus méditerranéenne que les autres et en tous cas plus excessive.

TEXTE: Rachel Kolly d’Alba

___________________________________________________________________

POUR TOUTES RELATIONS PRESSES:
page0_4-3-2 Germany & General
Philip Krippendorff - ARTEFAKT Projektmanagement
Hirtz, Krippendorff, Rüter, Schmitz, Solf GbR
Marienburger Str. 16 / 10405 Berlin
Fon: 030 - 440 10 685
philip.krippendorff@artefakt-berlin.de
www.artefakt-berlin.de


___________________________________________________________________