Rachel Kolly d'Alba

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& Paris 1900
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Peu de pages pour violon et orchestre furent composées à cette époque en France et en Belgique. Hormis Lalo et Saint-Saëns héritant de la période romantique, ni Debussy, ni Dukas, ni même un Franck n'écrivirent de concerto pour violon ; seul Fauré esquissa quelques pages d'un concerto - par ailleurs magiques. Debussy, poussé par son ami et grand violoniste Ysaÿe, écrivit ses visionnaires " Nocturnes " pour orchestre et non, comme initialement prévu, pour violon et orchestre. De nombreuses oeuvres de musique de chambre originales, par contre, furent composées pour le violon. Saint-Saëns fut d'ailleurs l'instigateur d'un regain d'intérêt pour la musique de chambre en France. Debussy dédia son quatuor à Ysaÿe (1893) de même que Franck, Lekeu, Magnard, Fauré, Saint-Saëns de somptueuses sonates. Les liens qui unissaient ces compositeurs étaient multiples, les influences extérieures communes. Tous se positionnaient par rapport au romantisme allemand - à la musique d'un Liszt ou d'un Wagner - . La musique qu'on allait appeler "impressionniste" était en train de naître. L'émulation de l'époque, la révolution artistique touchèrent tous les artistes, quel que soit le médium utilisé. Tandis qu'à Vienne, au tournant du siècle, se consommait la rupture entre public et compositeurs d'avant garde, abandonnant une complémentarité rêvée, laissant vacant un espace social qu'ils auraient pu partager, il n'en était pas de même avec les chefs de file français : artistes et public participaient au même mouvement de renouveau. La peinture devenait musique et impressions fugaces. La musique devenait images, poésie, décrivant couleurs, émotions passagères ; La musique s'ouvrait aux influences multiples des cultures diverses plutôt que de se claquemurer dans une stérile quête intellectuelle voire même mathématique dont la compréhension devenait ardue. Le public parisien soutenait souvent les innovations de ses compatriotes avec fièvre. Bien sûr, l'oeuvre de Saint-Saëns durant les 20 dernières années du siècle, mais aussi les oeuvres innovantes avec dès 1894 le Prélude à l'après-midi d'un faune. Cette musique dite "impressionniste" - dont Ravel et Debussy se défendaient pourtant d'en être les représentants, ne voulant être catalogués - fut notamment caractérisée par une tendance à noter les impressions fugitives, la mobilité des phénomènes, plutôt que l'aspect stable et conceptuel des choses dont la tradition romantique était porteuse.

Après le scandaleux Sacre du Printemps donné à Paris en 1913 et qui seulement quelques semaines après la Première recevait le soutien inconditionnel du public, ce même public devint vite familier d'un art populaire renouvelé propre à mêler les contraires : élégance sauvage, puissance stylisée, danses populaires "machinisées". Comme l'écrit Alex Ross, en Europe, de nouvelles écoles " nationales " - représentées par Stravinsky en Russie, Béla Bartok en Hongrie, Leos Janacek dans la toute jeune Tchécoslovaquie, Maurice Ravel en France, Manuel de Falla en Espagne, allaient se consacrer aux patrimoines folkloriques oubliés et à tout ce que la civilisation urbaine avait chassé de son histoire culturelle 1). Il s'agit aussi en quelque sorte d'une description du réel, de l'émotion. Tzigane de
Maurice Ravel (1875-1937) participe à cette réflexion, à cette recherche de naturel, comme on la trouve chez un Monet ou un Paul Cézanne: que ce soit dans la peinture, la musique ou la littérature, il en était fini de l'artifice: l'heure était à la réalité matérielle des choses, les sons se faisaient respirations, lumières, ou émotions pures. La musique nous faisant "voir" des ambiances de rues, de nature, comme jamais auparavant. Chez Ravel, on en trouve trace dès 1904 dans ses oeuvres pour piano - tel " Miroirs " ou " Jeux d'eaux " où l'on a l'impression de voyager, d'entendre carillons ou éclaboussures irisées ; on participe à une narration musicale d'un genre nouveau. Dans sa splendide Rhapsodie Espagnole, on se fascine pour une texture, une matière, plus que pour des mélodies. Le jazz également se faufile dans les recherches de Ravel, dans le traitement des trombones, ou dans sa Sonate pour violon. Tzigane, composé entre 1922 et 1924, tout en tirant son inspiration de motifs folkloriques, dans une prosodie hongroise et dans une énergie exubérante, inspirée par la violoniste tzigane Jelly d'Aranyi, conserve la science, l'élégance, le souci du détail propre à Ravel, et la virtuosité dans son orchestration. L'originalité de la pièce réside également dans la forme: jamais encore on n’avait offert au violon solo une si longue cadence en ouverture d'une œuvre, telle une plainte tour à tour caressante ou explosive, avant de faire entrer l'orchestre de la plus inattendue des façons : avec la harpe, rappelant presque le cymbalum. Là où Ravel dépasse la description et l'imitation, c'est dans sa capacité à faire de chacune de ses pièces un chef-d'oeuvre: tant dans sa maîtrise de la composition ou dans son génie d'orchestrateur. Une oeuvre comme Tzigane est, à ma connaissance, un exemple tout à fait unique où un pianiste écrit pour le violon mieux qu'un violoniste n'aurait su le faire: les harmoniques, pizzicati, la virtuosité sont traités avec une science impressionnante, l'imagination est quasi sans limites. Mais il y a une rigueur et une élégance derrière l'inspirant titre " Tzigane ". « Oui, mon génie, c’est vrai, j’en ai. Mais qu’est-ce que c’est ? Eh bien, si tout le monde savait travailler comme je sais travailler, tout le monde ferait des œuvres aussi géniales que les miennes. » 2) Oeuvre exigeante et virtuose, Tzigane l'est aussi par son foisonnement de détails dans l'articulation et l'accentuation. Construite comme une série de variations sur le thème initial, tour à tour fines ou burlesques, elle propose un catalogue des possibilités violonistiques, le feu de la musique populaire... avec une élégance et une précision toute française.

Pour son fameux Poème (1896),
Ernest Chausson (1855-1899) s'inspira d'une nouvelle d'Ivan Tourgueniev, Le Chant de l'amour triomphant (1881), récit fantastique dans lequel une mélodie sombre jouée au violon produit un envoûtement tel qu'une jeune femme s'abîme dans d'étranges et effrayantes "absences". La nouvelle laisse planer le mystère autour du drame qui se joue, sous-tendue par des références occultes orientalisantes : cette âme pure succombe-t-elle au charme exotique du meilleur ami de son mari? Entre amour, tourments, fièvres et extases, Chausson dans son Poème, mais aussi dans toute sa quête musicale d'absolu, incarne le chaînon manquant entre la musique de Wagner qu'il aima et l'esprit français de par ses influences en la personne d'un Massenet ou d'un Franck ou encore de peintres impressionnistes qu'il fréquentait. Il composa peu, arrivant tardivement à la composition après des études d'avocat et mourut d'un accident à 44 ans. Affranchi de la contrainte de devoir vendre sa musique pour vivre, il rechercha l'idéal et nous laisse en héritage des chefs-d'oeuvres. Audacieux dans son orchestration, inspiré par les symbolistes russes ou les poètes et peintres évoluant dans son salon, bénéficiant ainsi d'un terreau intellectuel artistique hors du commun, travaillant lentement - neuf années sur son opéra Arthus - , son oeuvre est aboutie, architecturalement unique, avec une portée émotionnelle sans pareil. Son Poème, dédié au grand violoniste belge Eugène Ysaÿe, fut créé à Paris aux Concerts Colonne et remporta un succès immédiat. Ce que l'on sait moins, c'est que cette fameuse cadence envoûtante du violon au début de l'oeuvre est d'Ysaÿe lui même. Les deux amis, dans leur correspondance, parlent de "mon-ton" Poème. Ysaÿe joua l'oeuvre partout dans le monde, faisant connaître le nom de son ami, exportant cette harmonie luxuriante, ses lignes mélancoliques, sa rigueur franckiste au devant des plus grandes scènes.

Eugène Ysäye (1858-1931) voulait devenir compositeur dans sa prime jeunesse, préférant créer qu'exécuter, mais son intense carrière internationale de violoniste et sa renommée d'interprète éclipsèrent le compositeur. D'abord sous l'influence de ses maîtres de violon tels Wieniawski ou Vieuxtemps, ou de la musique de salon qu'il jouait encore à l'orchestre de Bilse à Berlin en 1880, il composa quelques oeuvres mineures et 6 concerti. Il les déchira cependant après avoir plongé dans la musique franckiste, et plus particulièrement après avoir assisté à la Première de Parsifal à Paris (avec Chausson et Fauré qu'il avait invités). La musique qu'il avait composée jusqu'alors, il la jugea d'un autre siècle ; elle était à ses yeux finie. Dès lors, il devint le défenseur de ses jeunes amis compositeurs, mettant sa renommée à leur service - admirant les coloris, les recherches de timbres, les innovations - . Il créa sa société de concerts où nombre d'oeuvres furent données à Bruxelles ; dirigeant, jouant les oeuvres de Franck, Pierné, Ravel, Chausson, Lekeu dès qu'il le pouvait. Imposant aux organisateurs des compositeurs encore inconnus, tels un Fauré ou un d'Indy. Il continua de composer, mais cette fois en véritable impressionniste : les coloris de l'orchestration n'ayant que peu de mystères pour lui. Ecrire des Poèmes lui fut naturel, souvent dans une orchestration abondante, demandant un instrumentarium conséquent . Des oeuvres telles que son Poème élégiaque op. 12 (1893) servirent de modèles à Chausson pour son propre Poème. Durant ces dernières années, nous redécouvrons la musique d'Ysaÿe. Par son opéra et par ses nombreux Poèmes, par ses 6 fameuses Sonates pour violon seul ; il reste cependant des oeuvres qui mériteraient de figurer dans les programmations plus souvent : Exil op. 25 pour orchestre à cordes sans basses ou Harmonies du soir op. 31 pour quatuor et orchestre, oeuvres crépusculaires. Sa Berceuse de l'enfant pauvre op. 20 fait partie de ses courtes œuvres, presque anecdotiques, mais qui sont néanmoins de petits chefs-d'oeuvre. L'harmonie dramatique, triste ou diaphane rappelle Tristan, l'orchestration y est par contre minimale avec cordes, une flûte et deux cors. Le son du violon devient une respiration. Quant à son Rêve d'enfant, il ne nous est parvenu que dans une réduction pour violon et piano. Il était pour moi important de pouvoir restituer une facette tendre et inspirante de ce grand homme, surtout après avoir enregistré les 6 sonates dont la virtuosité laisse parfois peu de place à la dimension poétique d'Ysaÿe. L'oeuvre fut écrite lorsque son fils Antoine, âgé à ce moment de 5 à 6 ans, souffrait d'une grave maladie. Ysaÿe, alors en tournée lointaine écrivit cette petite pièce dans un état d'inquiétude profond, et l'a d'ailleurs dédicacée "à mon p'tit Antoine". Le temps de quelques nuits, l'oeuvre était achevée et son fils rétablit. Il fut un temps où interprètes étaient également compositeurs, penseurs, écrivains, pédagogues et humanistes.... Il fut un temps où interprètes étaient également compositeurs, penseurs, écrivains, pédagogues et humanistes... 3)

Camille Saint-Saëns (1835-1921) composa son original 3ème Concerto pour le virtuose Sarasate en 1880, également donné pour la première fois à Paris aux Concerts Colonne. Compositeur virtuose, enfant prodige écrivant déjà ses propres cadences des concertos qu'il jouait en soliste à 11 ans, bénéficiant d'une culture encyclopédique, défenseur précoce des oeuvres de Wagner ou Schumann peu appréciées en France, mais aussi premier compositeur français à composer des Poèmes symphoniques en 1870, son originalité et son savoir furent grands. Le gigantisme était en vogue en 1880 en France - la tour Eiffel en témoigne - et ses longues symphonies furent adulées. Mais, en France, les goûts changent vite : en 1900, Saint-Saëns n’est déjà plus loué comme il l’était au 19e siècle. Partout ailleurs dans le monde, il est fêté comme le plus grand compositeur français ; chez lui, il est de la vieille école, rétrograde. Face à la richesse de la production allemande (Wagner, bien sûr, Salomé de Strauss, mais aussi Schoenberg – le Pierrot lunaire est créé en 1912) mais aussi en comparaison des compositeurs français (Ravel, Daphnis et Chloé, Debussy, L'Après-midi d'un faune), le style classique de Saint-Saëns apparaît dépassé, le témoignage d'un temps révolu. Il fut cependant un acteur de ce changement : n'a-t-il pas ravivé à lui seul la musique de chambre, genre tombé totalement en désuétude? N'a-t-il pas lui-même attiré l'attention de ses compatriotes sur la production romantique allemande, l'enseignant au conservatoire malgré les critiques? Saint-Saëns, mélodiste de génie, est aussi un harmoniste, un architecte, un savant contrapuntiste, sachant décrire des atmosphères, des caractères comme personne. Et si l'homme de 70 ans qu'il est au tournant du siècle à Paris est jugé sévèrement, il participe toujours au rayonnement international de la musique française. Son concerto est composé de trois mouvements : Allegro non troppo, Andantino quasi allegretto et Molto moderato e maestoso - Allegro. L'ouverture du concerto est remarquable. Sur un accord de si mineur formant un tapis sonore tenu durant quatre courtes mesures, le violon entre en force sur un do dièse, note totalement en désaccord avec l'harmonie. Avec une fougue sans réserves, le premier thème se développe et amène un second thème lyrique et tendre. Il reviendra par trois fois. Le deuxième mouvement est une cantilène souple où le violon dialogue avec chaque instrument solo de l'orchestre, se concluant dans un monde rêveur avec la clarinette dans d'étonnantes harmoniques. On retrouve le brillant organiste qu'était Saint-Saëns dans un puissant et original choral à la fin du dernier mouvement. Là aussi, le violon amène, fougueux dans ses cadences volcaniques, le thème martial mais si élégant. Ce concerto est la preuve que virtuosité et intelligence font bon ménage.

1) Alex Ross , The rest is noise: Actes sud, 2010
2) Orenstein , Maurice Ravel : Lettres, écrits et entretiens, Flammarion, 1989
3) Rachel Kolly d'Alba: entretiens avec Jacques Ysaÿe, 2009, 2011.

TEXTE: Rachel Kolly d’Alba

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