Rachel Kolly d'Alba

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- 24. FEB 2011, "ResMusica", Text: Maxime Kaprielian

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LE VIOLON, PASSION DE RACHEL KOLLY D’ALBA

Ancienne élève d’Igor Ozim, Jean-Jacques Kantorow, Michaël Jarrell et Bruno Canino, la violoniste suisse Rachel Kolly D’Alba détonne dans le milieu classique. Look « décalé » à la Amélie Nothomb, répertoire centré sur le XXe siècle au point de ne pas jouer les grands classiques de son instrument, ResMusica est allé à la rencontre de cette musicienne qui se joue des codes.

ResMusica : Votre nom est original. D’où vient-il ?
Rachel Kolly D’Alba : Très simple, Kolly est mon nom patrimonial, qui vient de la Gruyère, en Suisse. D’Alba est le nom de mon mari, d’origine italienne.

RM : Sur quel violon jouez-vous ?
RKDA : Je joue un violon italien de 1730 qui est le mien. C’est un violon de l’école de Rome, de Daniel Tecchler (1666-1748), un garde suisse du Pape qui a appris la lutherie. C’est un violon qui a toute les qualités italiennes de souplesse et de malléabilité.

RM : Vous avez la chance de posséder votre propre instrument, qui n’est donc pas le prêt d’un mécène. Comment vous l’êtes-vous procuré ?
RDKA : J’ai eu la chance d’avoir des parents extrêmement stricts, chaque centime des cachets reçus quand j’étais enfant était mis de coté pour l’achat d’un instrument. J’ai acquis cet instrument vers mes 20 ans, uniquement avec l’argent cumulé des concerts et des bourses reçues. Mais je joue souvent sur des violons prêtés faits par de grands maîtres, qu’il est absolument impossible de s’acheter aujourd’hui.

RM : En changeant d’instrument, puisque vous ne jouez pas toujours sur « votre » violon, faut-il prendre le temps de l’adopter pour y trouver ses marques ?
RKDA : Ça dépend. J’aime toujours cette idée que le violon ne nous appartient pas mais que nous appartenons au violon, puisque lui va nous survivre. On connait le pédigrée, l’histoire de ces grands instruments, c’est très inspirant.

RM : Il y a tout de même une différence d’une école de lutherie à une autre.
RKDA : Les violons français ont une attaque directe, le son part très rapidement. Les violons italiens parfois nous dépassent, il faut du temps pour trouver et utiliser au mieux la qualité de ces instruments. Un Guarnerius demande beaucoup de temps d’adaptation. J’ai eu la chance de jouer sur dix Stradivarius différents, j’ai pu constater les « dénominateurs communs » de ces instruments, qui ont tous des cordes aigües avec un son très large, très velouté et très puissant. Tout est possible sur ces instruments, la palette sonore est infinie, extrêmement inspirante, motivante, on ne sent pas de limites. Sur mon instrument – mais je le connais aussi très bien – je peux sentir que j’atteints ses limites.

RM : Certains instruments s’adapteraient donc mieux que d’autres sur certains répertoires ?
RKDA : Cela dépend surtout des qualités de l’instrumentiste. Rubinstein disait que ce n’est pas forcément l’instrument qui limite l’artiste. On peut trouver à s’exprimer avec des instruments moins prestigieux. J’ai participé à une exposition de Stradivarius, où des originaux étaient placés face à des copies. On m’a demandé de jouer et de faire deviner au public si l’instrument utilisé était un Stradivarius, une copie ou un instrument d’une autre école. Simplement en attrapant le Stradivarius d’une façon cavalière ou en prenant la copie avec délicatesse, tout le monde s’est laissé berner. Ça relativise un peu. Moi je sens une grande différence. Mais une oreille moins exercée, ou sur un enregistrement…

RM : Vous avez dernièrement enregistré les six sonates pour violon seul d’Eugène Ysaÿe. Curieusement ce corpus d’œuvres pour violon seul connait bien moins de versions discographiques que ceux de Paganini par exemple.
RKDA : Ysaÿe est essentiellement connu comme interprète. Il a participé largement à la diffusion de la musique de son époque, mais il a toujours voulu être compositeur. Il a écrit quasiment deux heures de musique pour violon et orchestre, des œuvres pour quatuor à cordes et orchestre, un opéra… Seules les six sonates sont jouées, pas si souvent d’ailleurs car elles nécessitent une technique particulière. Beaucoup d’accords sont à six sons alors qu’on a que quatre cordes, il faut s’adapter. Ce n’est pas une technique « percussive » pour ma main gauche mais très « rampante », avec des quartes ou quintes en doubles cordes, alors qu’on a plutôt l’habitude des tierces. Après Ysaÿe est le chainon manquant entre le romantisme allemand et la musique française du tournant du siècle. Ses premières compositions devaient ressembler à toute cette musique de salon si courante à cette période. Il a composé six concertos pour violon dans sa jeunesse, qu’il a détruit. Presque toute son œuvre a été écrite à la fin de sa vie, et il l’a peu défendue de son vivant.

RM : Votre répertoire se concentre justement sur cette période charnière, 1850-1950.
RKDA : S’il y avait des concertos de Mahler, Wagner, Debussy ou Ravel je les jouerai ! Je ne me lasse jamais de cette musique qui a quelque chose d’imprédictible. J’ai bénéficié de l’enseignement d’Igor Ozim, qui a été aussi le professeur de Patricia Kopatchinskaja, mais qui se concentrait sur les grands classiques, Brahms, Tchaïkovski, Beethoven, etc. Et moi j’étais passionnée – je le suis toujours – par des répertoires inconnus. Je suis arrivée avec les concertos de Szymanowski, celui de Schumann, … pour qu’il me les fasse travailler. Je me sens particulièrement à l’aise avec le XIXe, le XXe et la musique contemporaine.

RM : Quelles pièces n’avez-vous pas encore abordé en concert et que vous aimeriez ajouter à votre répertoire ?
RKDA : En sonates je pense avoir fait tout ce que je voulais faire. Busoni, Lekeu, Janáček, … Pour les concertos c’est plus difficile car on dépend plus des organisateurs, qui sont frileux. Je vais prochainement jouer la Sérénade d’après Le banquet de Platon de Leonard Bernstein, une œuvre qui n’est pas évidente, et la Partita de Lutosławski avec l’Orchestre symphonique Giuseppe Verdi de Milan. Je sais que je vais me réjouir à interpréter ces œuvres-là.

RM : Vous avez donc toujours joué ce que vous avez voulu ?
RKDA : J’ai étudié aussi la composition, et à une période de ma vie « manger » le répertoire fut un besoin. Si la pièce ne convainc pas c’est la faute de l’interprète. Mais je n’ai pas tout joué ! Cette année je ferai mon premier Tchaïkovski. Je n’ai jamais encore fait le Sibelius. Ces concertos me font frémir depuis que je suis toute petite, c’est certainement LA raison pour laquelle je suis violoniste. Je les ai travaillé, mais jamais franchi le cap du concert. Pour l’instant. Peut-être que je ferai les Mozart dans vingt ans…

RM : Vous avez peu de dates en France. Protectionnisme ? Vie musicale réduite ?
RDKA : C’est drôle. On voit bien la différence entre les petits pays et les grands. En Suisse vous êtes reconnu si vous faites une carrière internationale. En France, on vous considère en tant que citoyen Suisse venant d’un pays dont la richesse musicale est telle qu’il n’est pas la peine de vous trouver des concerts dans l’hexagone. J’ai quand même quelques dates en France, j’enregistre avec l’Orchestre national des Pays de la Loire deux CDs de musique française et de musique américaine, je joue avec l’Orchestre de chambre de Toulouse. Tout dépend beaucoup de l’agent artistique en fait.

RM : Vous n’avez jamais eu la « tentation de l’orchestre » ? C’est-à-dire intégrer un ensemble ?
RKDA : Non. J’ai l’énorme chance de vivre de mes concerts très vite. J’ai eu aussi un diplôme d’enseignement, au cas où… En revanche j’ai commencé le violon après avoir entendu en concert l’Orchestre de chambre de Lausanne. Mais c’est les solos de violons qui m’impressionnaient le plus.

RM : Beaucoup de violonistes se sont préoccupés de technique et lutherie baroques, une période que vous jouez très peu. Cela ne vous tente pas ?
RKDA : J’ai étudié le violon baroque, j’ai un archet baroque. Mais ce que je joue me « nourris ». J’ai un ami, excellent claveciniste, avec lequel je fais des programmes de musique moderne s’inspirant du passé, comme la sonate de Schnittke. On couple ça avec du Corelli, je dois m’ouvrir à sa « science », c’est extrêmement intéressant. Mais au jour le jour… J’aime trop le vibrato !

RM : Des dates à retenir pour l’avenir ? Des projets ?
RKDA : En plus des enregistrements avec l’ONPL, je (fais un disque )avec l’Orchestre de Bienne dirigé par Jean-Jacques Kantorow. Et beaucoup de récitals violon / piano autour de la musique française ou de la musique américaine.

Crédit photographique : © M. Attila



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