Rachel Kolly d'Alba

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- 02 August 2014 - David Brun-Lambert, Text


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Rachel Kolly D'Alba, Kinesthésique

SAMEDI 02 AOûT 2014

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La violoniste et son Stradivarius au Conservatoire de Lausanne. JEAN-PATRICK DI SILVESTRO
MUSIQUE Consacrée comme l'un des plus exaltants vibratos de sa génération, la violoniste vaudoise bouscule le monde du classique par ses audaces de ton.
A la voir débarquer cuir sur le dos et tignasse rousse en pétard à l’entrée du Conservatoire de Lausanne, on marque un temps. Arrimé aux seules photos de presse diffusées par sa maison de disque, on attendait une jeune femme bien comme il faut en lieu et place de cette dégaine propre, peut-être, mais clairement punk. Rachel Kolly d’Alba s’excuse alors de cette manière appuyée dont elle ne se départira pas. Dix minutes de retard? Un détail pour d’autres. Elle semble se contenir pour ne pas faire tout un drame d’un retard ordinaire.
Derrière nous, deux gamines, violon sous le bras, observent depuis le hall de l’Ecole cette grande fille pétulante devenue l’une des virtuoses les plus prisées de sa génération. «T’as vu? C’est la d’Alba», murmure l’une. Et l’intéressée d’ignorer les fillettes, toute absorbée par ce qui nous entoure. Cette façade couleur craie. Le lac qu’on devine au loin. Les perspectives de la rue de la Grotte où sa mère la déposait en taxi, enfant, chaque mercredi alors qu’une passion, déjà, la dévorait. Des années que Rachel Kolly d’Alba n’a pas mis les pieds ici. C’est pourtant elle qui a choisi ce carrefour populaire vaudois comme théâtre de notre rencontre. «C’est là que je me suis révélée au violon. Là que j’ai grandi, musicalement et par bien d’autres aspects», explique-t-elle avec un sérieux qui souligne qu’elle en a bavé pour arriver où elle trône aujourd’hui: carrière internationale amorcée depuis cinq années, contrat avec Warner Classics qui fit tant gloser, distinctions qui pleuvent toujours, concerts sur des scènes prestigieuses...

GARÇON MANQUÉ
Ce qui trouble chez Rachel Kolly d’Alba, c’est pourtant moins l’affolement suscité par sa carrière démarrée en trombe que sa singulière pugnacité. On l’écoute alors conter ce que le grand public ignore, ou ne veut pas savoir. Le violon comme arme et refuge. Le classique comme champ de bataille. Les rivalités inévitables. Les répertoires impossibles auxquels on se plie pourtant. Une vie conjuguée en dehors du monde et dans laquelle on s’immerge dès l’enfance. Certains diraient «sacrifice». La musicienne corrige: «Cohérence». Elle n’avait pas dix ans, en apparence si peu différente des gamines qu’on croise au sein du Conservatoire, alors qu’on l’y suit maintenant. Sauf qu’elle savait précisément ce qu’elle désirait devenir. «Professionnelle ou rien.» Ici, un précipité. Pas même dix ans, Rachel Kolly d’Alba exige de ses professeurs qu’ils la confrontent à des pièces «difficiles». Quatorze ans: elle décroche un diplôme d’enseignement, sésame que d’autres envisagent à peine à la majorité. Quinze ans et degré de soliste empoché à Berne. Mêmes années, premiers récitals. Et déjà, elle ne ressemble à personne. Le «milieu» l’observe avec de gros yeux. Les propositions affluent. Elle les décline. «Travailler au sein d’une structure était exclu. Je voulais poursuivre mes propres projets.» Débute alors pour Rachel Kolly d’Alba un quotidien «galère» connu des jeunes musiciens fraîchement diplômés et brusquement confrontés au business. Course aux concerts. Chasse aux agents. Drague des labels. Les couloirs laiteux au sein desquels la violoniste nous entraîne maintenant paraissaient alors loin...

DÉBUT DE SIÈCLE On l’observe à présent qui hâte le pas en familière des secrets du Conservatoire. Sur notre route, quelques visages fermés. Le temps est aux examens. On écrème un étage. Puis un autre, désert celui-là. Ici, un banc en bois comme il en existe d’autres. Sauf que c’est sur celui-ci que la violoniste s’est recueillie chaque mercredi «avant que la classe ne commence», comme elle le dit, pudique. Derrière une de ces portes face à nous, une professeure souligna une «particularité» chez ce garçon manqué, cette tête brûlée. Peu après, la fillette envoyait valser l’école obligatoire, avançait sans certificat, ignorait les plaisirs de son âge, leur préférant Balzac, Sartre, David Oistrakh, Christian Ferras. Enfin, Eugène Ysaÿe.
Mozart et Beethoven? «Cela ne me convient pas», balaie Rachel Kolly d’Alba. La faute à un vibrato ample, «un peu
old school», comme elle le concède en s’amusant. Rouge sang, conviendrait plus justement. «Il est crucial au sein d’une carrière d’être reconnue pour des choses qui vous vont bien, assène-t-elle. Des violonistes qui jouent Vivaldi, il y en a beaucoup. Ysaÿe? Il y en a moins.» Et Ysaÿe, c’est sa grande affaire. Presque un tiers déjà de son histoire personnelle. «Quand j’ai découvert son répertoire et surmonté les difficultés de sa Sonate No 5, j’ai eu le sentiment d’avoir un orchestre entre les mains. Très vite, aussi, j’ai commencé à voir des couleurs.» Kinesthésie? Sur ce phénomène, Rachel ne dit plus rien, préférant résumer la trajectoire d’un maître auquel elle consacra son premier CD en 2010, Passion Ysaÿe. «Au début du XXe siècle, la musique était à la traîne quand les autres domaines artistiques vivaient des bouleversements fulgurants, explique la virtuose. Ysaÿe compte parmi ceux qui ont bousculé les conventions d’alors, soutenant des musiciens tels Debussy ou Ravel.» Depuis, et malgré les publications de deux autres albums consacrées à des répertoires inscrits au commencement du dernier siècle, French Impressions et American Serenade, Rachel Kolly d’Alba poursuit toujours ses recherches autour d’Ysaÿe aux interstices de ce que semble capable d’accepter le monde classique aujourd’hui.
On la raccompagne, maintenant. Plus une gamine pour se bousculer du coude à notre passage, mais une vieille dame étonnée de l’éclat étudié de la rousse. Question est enfin posée sur celui que la violoniste nomme «Monsieur 1732», un Stradivarius prêté par un collectionneur et demeuré planqué chez elle, à Montreux. Elle rit, cette fois, l’air de dire qu’elle ne sort pas la bête pour un rien. «On ne possède un instrument de ce type que pour un temps bref. Dans vingt ou trente ans, il sera dans les mains d’un ou d’une autre.» Rachel Kolly d’Alba disparaît. Elle et «Monsieur» sont à voir aux ­Variations musicales de Tannay à la fin du mois. Ysaÿe y sera provisoirement délaissé au profit de Mendelssohn, Haydn et Bartok.

En concert ve 29 août à 20h au Château de Tannay, avec Louis Schwizgebel-Wang (piano) et l’Orchestre de Chambre de Genève, sous la direction de Jonathan Haskell.
www.racheldalba.com
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