Rachel Kolly d'Alba

© september 2012 RKd'A Contact
<-- Back

- 09 June 2010, "Qobuz", Pierre-Carl Langlais "une incandescente « Passion »"

RACHEL KOLLY D’ALBA, PASSIONNEE D’YSAŸE

Le 7 juin, Warner et BSArtists management organisaient à l’hôtel Bedford le concert de présentation du dernier album de Rachel Kolly d’Alba, Passion Ysaÿe. Prolongement idéal de cette brillante intégrale des Six Sonates Op. 27 d’Eugène Ysaÿe, le concert dévoilait les multiples visages du violoniste belge et approfondissait une relation rare entre un compositeur et l’une de ses interprètes de prédilection.

‚óŹ Pierre-Carl Langlais for Qobuz.com

L’hôtel Bedford ne dissimule guère sa réputation de mélomane. A droite du portique de cet établissement parisien aussi discret qu’élégant, une plaque en marbre porte l’inscription suivante : « Dans cet hôtel habita de 1952 à 1959 le compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos, grand interprète de l’âme de son pays ». Un demi-siècle après le passage de Villa-Lobos, l’hôtel continue de soigner son renom de protecteur des arts. Le 7 juin 2010, Warner Classics Jazz et BSArtists management y organisaient de 18h à 19h le concert de présentation du dernier disque de la violoniste Rachel Kolly d’Alba, Passion Ysaÿe, consacré aux Six sonates pour violons Op.27 d’Eugène Ysaÿe. Eloquent résumé d’une relation rare entre un compositeur et une interprète, cette riche heure de musique était placée sous le signe du dialogue des cultures.

Nous avions déjà insisté dans un de nos précédents articles sur le rôle de passeur et de médiateur, joué par la musique belge dans le concert des nations européennes. Nul ne symbolisa mieux ce rôle que le violoniste Eugène Ysaÿe. Citoyen accompli de la nation de nulle part, il se sentait partout chez lui. Sillonnant l’Europe, il se lia avec Liszt, Grieg et Ravel, fit connaître Wagner en France et Chausson en Autriche, créa le Quatuor Ysaÿe et fonda le Concours Reine-Elisabeth, qui portait initialement son nom. Vibrants témoignages de cet altruisme, les Six sonates pour violons Op. 27 sont ainsi dédiées à et conçues pour six musiciens différents.

Née à Lausanne en 1981, Rachel Kolly d’Alba baigne depuis son enfance dans un environnement musical cosmopolite. A 15 ans, violoniste diplômée du Conservatoire de Lausanne, elle bénéficie de l’expérience des plus grands maîtres européens du violon : Fraco Gulli, Ivry Gitlis, Thomas Brandis, Boris Kushnir, Igor Ozim… Collaborant avec des orchestres français (Orchestre de chambre de Toulouse), allemands (Philharmonie de Jena) ou baltes (Orchestre national de Lituanie) elle parcourt une vaste constellation de festivals internationaux, du « Festival Menuhin » de Gdstaad au « Mozartheum » de Buenos Aires. Pas encore trentenaire, cette femme pressée a parcouru plusieurs fois le monde, et se permet d’aborder des répertoires que d’autres n’approcheraient qu’au terme d’une carrière confirmée.

Le compositeur de nulle part, et la violoniste cosmopolite ne pouvaient que se rencontrer, et cette rencontre ne pouvait donner lieu qu’à une incandescente « Passion ». Les Six sonates pour violons Op. 27 édifient sur l’espace confiné de quatre cordes, de vastes symphonies pour instrument seul. L’archet de Rachel Kolly d’Alba étreint sans effort cette forêt de notes, et en décèle les richesses inconnues. Oubliant jusqu’à son existence, cette technique consommée, libère une poésie trop souvent noyée dans la simple prouesse digitale. Le petit-fils d’Ysaÿe, Jacques Ysaÿe ne s’y est pas trompé : « Je ne trouve pas de mots pour lui témoigner mon admiration pour ces interprétations parfaites et enlevées ». Le compositeur et l’interprète nous livrent de concert les clés d’une virtuosité transcendantale, où, démultiplié, l’instrument parvient à exprimer la diversité sonore du monde entier : phénomènes naturels (cloche d’église, cris d’oiseaux…), réminiscences musicales (fugues de Bach, Dies irae, ballades moyenâgeuses), atmosphères pittoresques (la campagne française de la cinquième sonate, l’Espagne de la sixième).

Approfondissement idéal de cette brillante intégrale, le concert de présentation de l’hôtel Bedford met en évidence les trois facettes de l’art d’Ysaÿe.

La Sonate pour violon et piano en la majeur de César Franck déploie le champ d’influences qui imprégna le jeune Ysaÿe. Dédicataire de cette œuvre célébrissime, Ysaÿe la créa 16 décembre 1886 à Bruxelles. Ce génial combiné de l’harmonie à la française et de la solide structure germanique inspira durablement le jeune violoniste de 28 ans. Toute son œuvre future tendra vers cet idéal d’ordre thématique et de beauté sonore. Ce soir-là, Rachel Kolly d’Alba bénéficie du concours du pianiste Christian Chamorel, interprète reconnu du répertoire romantique, dont les deux disques consacrés aux Années de pèlerinage de Franz Liszt ont été amplement salués par la critique. Les deux musiciens communient dans un même élan maîtrisé, qui tout en laissant libre cours à l’effusion des sentiments, évitent les dérives tziganes, auxquelles succombent tant d’exécutants moins scrupuleux.

Après le disciple survint le maître. Ecrites trente-cinq ans plus tard, la Sonate n°3 et la Sonate n°5 Op. 27, couronnent la carrière d’un pédagogue qui, dévoué à la cause de ses élèves, trouve dans ce dévouement, la source de ses propres créations. Il n’y a pas lieu de revenir sur ces deux sonates : le disque « Passion Ysaÿe » les décrit bien plus éloquemment que nous ne saurions le faire. Soulignons juste l’écart sensible que nous avons pu percevoir entre les acrobaties digitales préconisées par certains passages particulièrement tordus de la Sonate n°5 (en particulier, lorsque le violoniste se doit d’accompagner de pizzicati des cordes déjà jouées en accord) et le résultat sonore qui ne laisse en rien supposer une telle difficulté. Il y a dans cette facilité apparente, la marque distinctive d’un artiste accompli.

Enfin, « Rêve d’enfant » nous révèle un Ysaÿe secret et intime. Ce morceau, dédié à son fils Antoine (« à mon p’tit Antoine »), appartient à toute une série de pièces poétiques pour violon et orchestre aujourd’hui oubliées. Réglé sur un accompagnement de barcarolle légèrement dissonant, le violon de Rachel Kolly d’Alba s’épanche librement, et égrène toute une série de climats impressionnistes.

Le concert s’achève doucereusement sur un mi longuement tenu. Cette note à peine lâchée, Rachel Kolly d’Alba s’oriente déjà vers de nouveaux horizons. Elle rejouera ainsi Ysaÿe dimanche au Château de Ripaille à Thonon. Puis, approfondissant le répertoire post-romantique elle interprétera Liszt et Chausson au Festival Liszt en Provence le 2 juillet, puis le concerto pour violon de Tchaïkovski à la Collegiale de Saint Léonard de Noblat le 28 juillet et à l’Eglise de Richelieu le 29 juillet.





<-- Back